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Sugar babies, sugar daddies… Une prostitution qui ne dit pas son nom

Après avoir fait scandale à Bruxelles, l'affiche itinérante du site de rencontres "RichMeetBeautiful" parcourt actuellement les rues de Paris, ciblant en particulier les universités. Portée par les réseaux sociaux, la polémique a vite explosé. Le recteur de l'Université Paris-Descartes, la Ville de Paris, ont tour à tour porté plainte ; le Parquet de Paris a ouvert une enquête pour proxénétisme aggravé. Mais de quoi est-il question ? De « libération des femmes », de « modernité », comme le prétend le PDG du site ou d'une vision rétrograde des relations entre les femmes et les hommes, d'incitation à la prostitution, d'exploitation de jeunes étudiant-e-s dans la précarité.... ?

 

 

 

L'affiche est sans équivoque : "Hey les étudiant(e)s ! Romantique, passion et pas de prêt étudiant : sortez avec un sugar daddy, sugar mama" dit le slogan de RichMeetBeautiful, illustré par l'image d'un couple, passionné, beau et jeune. De toute évidence, la rencontre proposée ne se limitera pas à un échange de conversation...

Le concept du sugar-dating n'est pas nouveau. Depuis 2012, ce type de sites, lancé par l'Américain Brandon Wade, se multiplient : SeekingArrangment, What'sYourPrice, Seeking Millionaire, MissTravel... et aujourd'hui RichMeetBeautiful. C'est toujours le même principe : mettre en relation des hommes (ou des femmes), riches de préférence, et souvent plus âgés, désignés parfois comme le « gentleman moderne », et des jeunes femmes, le plus souvent des étudiantes, « séduisantes, intelligentes, ambitieuses et intéressées » (SeekingArrangment) pour passer une « soirée » en échange de contreparties financières ou matérielles (restaurant, cadeaux, voyage, règlement des factures...). L'utilisation de ces sites est gratuite pour les sugar babies mais payante pour les sugar daddies (ou mamies).

 

L'apparence de la légalité

Evidemment, il n'est nulle part question de relations sexuelles tarifées. Tout est inattaquable : des slogans branchés et déculpabilisants, un emballage glamour, l'illusion de relations romantiques et passionnées, une présentation impeccable, un vrai travail de marketing ! Rien ne permet d'accuser d'incitation à la prostitution et au proxénétisme. On parle plutôt « d'arrangements » en évoquant « une relation mutuelle bénéfique ». Pas d'échange sexuel contre de l'argent, mais tout cela est contenu insidieusement dans les propos. Chaque partie fait en effet état de ses prétentions ; les sugar daddies affichent leur budget et les sugar babies les tarifs correspondant au mode de vie auquel elles (ils) aspirent. On constate que les deux parties doivent se mettre d'accord sur les termes du contrat, le premier étant clairement l'argent que le « gentleman » doit débourser. Mais en échange de quoi exactement, c'est la question qu'il faut se poser.

 

L'éloge de la domination masculine

Pour les promoteurs de ces sites, la marchandisation des relations entre les hommes et les femmes relève de l'évidence, voire même de la modernité. Sigurd Vedal, PDG de RichMeetBeautiful, s'en explique : « (...) l'aspect financier fait partie de toute relation (...). Les femmes cherchent des hommes puissants, intelligents, brillants. C'est sans doute le plus fascinant, cette très forte demande chez les femmes. Depuis Cinquante nuances de Grey, elles sont plus libérées et peuvent exprimer ces demandes » (Libération, 27/9/2017).
On peut s'interroger sur la libération des femmes dans un modèle relationnel qui repose sur l'exaltation de la puissance et de la domination, en particulier masculine. Une visite sur le site confirme ce sentiment : on propose d'une part à des jeunes gens (hommes et femmes) majeurs, ambitieux, intelligents de trouver un « mode de vie qui [leur] permet de réaliser [leurs] rêves et d'atteindre [leurs] objectifs futurs » et, d'autre part, à des hommes puissants de se sentir « convoités » par des jeunes « protégées impatientes » et de retrouver la jeunesse « grâce à la présence d'une jeune femme pétillante et ardente »... En fait de modernité, ces propos évoquent davantage les courtisanes et les cocottes des temps passés qu'une relation égalitaire entre les femmes et les hommes.

 

Sous un nom charmant, une réalité sordide...

Par ailleurs, en établissant la relation sur une logique économique, ces sites favorisent un comportement prostitutionnel. Les administrateurs de ces sites s'en défendent : leur rôle se limite à mettre en relation les personnes, ce qui se passe après ne les concerne pas. « Nous excluons tous les jours des personnes qui évoquent des paiements sur notre plateforme, se défend Sigurd Vedal, le PDG de RichMeetBeautiful. Mais il y a tous les jours des vidéos de viol sur Facebook. Nous avons des règles, on fait de notre mieux, mais comme les autres sites, on ne peut pas tout contrôler... ». Constat d'impuissance et d'irresponsabilité !
Pour ce jeune homme prostitué sur ces sites, il n'y a pas l'ombre d'un doute : « Dans les trucs comme Seeking Arrangment, c'est clair,: « affection », ça veut dire sexe, « engagement », ça veut dire sexe, « tendresse », ça veut dire sexe, « amour », ça veut dire sexe. Tu vois un profil qui dit « je cherche un vrai amour », ça veut dire « je veux du sexe tout de suite » (E. Blogie, « Sugar-dating », le cache-sexe d'une prostitution précarisée », Le Soir, 29/9/2017).

 

Une banalisation inquiétante

Ces sites rencontrent un succès croissant. Selon la journaliste Nadia Le Brun, auteure d'une enquête sur le sujet, il y aurait près de 680 000 babies au Royaume-Uni, près de 50 000 en Allemagne et 40 000 Françaises inscrites sur le plus important site de ce type, des étudiantes pour la plupart. Car ce qui est au cœur du problème, c'est la précarisation croissante des étudiants, qui forme le terreau de la prostitution.
Les enquêtes sont alarmantes : 10,6% des étudiants interrogés dans les universités de l'Essonne en 2013 disent avoir déjà échangé un rapport sexuel contre de l'argent, un bien ou un service ou avoir envisagé de le faire ; à Montpellier, ils sont 2% à avoir eu recours à la prostitution. Des chiffres qui ont de quoi inquiéter si on les ramène à la population étudiante totale en France, plus de 2,5 millions.
Cette évolution s'inscrit dans un courant plus global de banalisation de la prostitution sur lequel surfent les sites de rencontre comme RichMeetBeautiful. La fascination pour l'idéologie consumériste tout comme l'image glamour que les médias peuvent donner de la prostitution, incitent un nombre croissant de garçons et de filles, toujours plus jeunes, à entrer dans la prostitution. 15% des étudiants de l'Université Montpellier III, interrogés par l'Amicale du Nid, ont dit être prêts à accepter un acte sexuel en échange de cadeaux ou d'argent s'ils se trouvaient dans une situation précaire.

Il faut espérer aujourd'hui que les plaintes déposées et l'enquête ordonnée par le Parquet aboutiront et obtiendront le retrait de ces publicités et la fermeture du site. En attendant, combien de jeunes étudiant-e-s, attiré-e-s par le coup médiatique, vont tomber dans le piège de ce site ? Et pour ceux-là, c'est le début d'un long engrenage...

 

>>> Voir aussi :

⇒RichMeetBeautiful, Yves Charpenel invité de RTL GrandSoir, déplore une publicité qui fait de la prostitution un produit marketing

⇒Les multiples visages de la prostitution -

⇒« Prostitution étudiante, quelles réalités ? »

⇒ Une publicité qui incite les étudiants à se prostituer fait scandale (Article dans La-croix.com)

 

>>> Pour en savoir plus :

⇒ Nadia Le Brun, Les Nouvelles courtisanes, Paris, Kero, 2017

 

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  • (ES - Milenio) El ser humano no está a la venta
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